Des hubs financiers pour l’Afrique ?

  • Par tmourgues
  • Le 11/02/2015
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Plusieurs pays émergents ont annoncé leur volonté de mettre en place une stratégie visant à devenir un centre financier international (International Financial Hub). En Afrique, au-delà du cas particulier de l’Afrique du Sud, la liste comprend le Maroc, Maurice, et même le Cap Vert ou le Botswana. Bien sûr, ces pays n’ambitionnent pas de devancer Londres, New-York, Singapour ou Hong-Kong. Ils rêvent cependant de donner à leur place financière un rôle qui dépasse largement celui du financement de leur économie nationale, pour s’affirmer sur la scène régionale.  Atteindre ce rêve symboliserait le passage d’un cap pour le continent africain, qui pourrait ainsi prouver sa capacité a mieux trouver sur place les clés de son développement.

Les facteurs qui éveillent l’intérêt pour ce statut de centre financier ne sont guère difficiles à deviner :  rayonnement international, création de richesse et d’emplois dans le secteur financier mais aussi celui des services (conférences, hôtellerie, transports, tourisme, centre d’affaires, etc.), meilleure attractivité économique, amélioration du climat des affaires susceptible de générer des investissements structurant pour l’ensemble de l’économie, les avantages attendus se déclinent à l’envie. A terme, la finance peut espérer prendre une place significative dans l’économie domestique (10% du PIB pour le Royaume-Uni).

Quelles peuvent être les chances de réussite dans un contexte de compétition internationale  féroce, où les places sont chères ?  Elles passent par une juste vision du marché, et probablement une stratégie consistant à se positionner sur l’approche la plus pertinente. Le site Zyen.com (rapport GFCI) identifie ainsi trois  types de business models, qui recoupent en réalité des stades de développement différents selon trois axes :

  • La connectivité (degré d’intégration aux autres centres financiers et au marché mondial);
  • La spécialisation (qualité et profondeur des services offerts dans les différents sous-secteurs, banque, gestion de fonds, assurance, services professionnels, gouvernance) ;
  • La diversité (richesse de l’offre disponible).

En associant profondeur et diversité, on peut classer les centres dans un tableau à double entrée, selon leur caractère mondial ou local/régional d’une part, et selon leur profondeur et leur diversité. La véritable compétition se déroule ainsi entre centres aux caractéristiques comparables. Si aucun pays africain ne peut espérer, même à moyen terme, atteindre une position mondiale alliant profondeur et diversité, les objectifs pour être réalistes, doivent viser à une prééminence régionale et une spécialisation dans les niches les plus accessibles. Mais même ainsi limitée, la réussite d’une telle stratégie nécessite une vision de long terme, la capitalisation sur les avantages comparatifs et l’absence de gros points faibles susceptibles de remettre en cause les politiques les mieux élaborées (à titre d’exemple, on peut penser que le Cap Vert aura du mal à compenser sa localisation très périphérique). Stabilité politique, attractivité et sophistication du cadre législatif et règlementaire, qualité des infrastructures de base, respect de l’état de droit, sont autant de prérequis au développement de la sphère financière.

Au vu de ces éléments, on voit mal comment la place de Johannesburg pourrait être contestée par un rival continental dans les décennies à venir. Cela n’exclut pas cependant la percée de concurrents ambitieux sur des marchés de niche. Le Botswana, si dépendant de l’économie diamantaire, pourrait-il mettre en avant ses bons résultats au classement Doing Business ? Maurice, au-delà de son image de paradis fiscal, peut-elle élargir son offre de niche actuelle?  Pour notre part, nous sommes prêts à prendre le pari que le Maroc est bien positionné pour devenir un relai financier important pour l’Afrique subsaharienne. Mieux que ses partenaires d’Afrique du Nord : l’Algérie est encore empêtrée dans un système largement socialiste ; la Tunisie, si elle peut s’appuyer sur une main d’ œuvre bien formée et de bonnes infrastructures, n’a pas mené de politique véritablement active dans ce domaine, d’autant que les années post-révolution du jasmin ne s’y sont guère prêtées. Quant à l’Egypte, elle parait encore vouée à une longue période de soubresauts politiques. Reste donc le Maroc, qui a compris que son développement passe par une offensive en direction du sud, et notamment des pays francophones. Les banques marocaines ont réussi depuis plusieurs années une stratégie d’internationalisation dans cette direction. La Bourse de Casablanca est l’une des plus dynamiques d’Afrique et les observateurs ne manquent pas de saluer la gestion de Casablanca Finance City comme une incontestable réussite. Il faudra néanmoins faire preuve de beaucoup de continuité dans l’effort pour  atteindre des résultats durables et significatifs. Reste aussi à coordonner le développement de la finance avec l’économie réelle afin de s’assurer qu’elle produise des retombées effectives pour les populations. Un marché financier efficace pourrait ainsi se traduire au Maroc par un accès plus aisé à l’entrepreneuriat, l’encouragement à la prise de risque et le de développement de grands projets industriels, plutôt que par une spéculation tournant à vide sur des produits virtuels… Cette vision « industrielle » de la finance donnerait aux entreprises marocaines des ressources solides pour se projeter dans la sous-région et créer de la richesse et de l’emploi. De la même manière, la consolidation d’un hub conforterait les atouts traditionnels du Maroc relatifs au tourisme et l’hospitalité.

Le pari est loin d’être gagné (à long terme, il devra veiller à mieux s’ouvrir à la langue anglaise, améliorer la formation de ses professionnels, maitriser le développement des infrastructures) mais le Maroc fait assurément partie des concurrents les mieux placés pour devenir un acteur de la finance plutôt que pour en subir les contraintes.  C’est tout le continent africain  qui ne pourra qu’en bénéficier.

 

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